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mercredi 2 décembre 2009

SAINT Thomas et les portables



             S’il est un phénomène qui témoigne de l’impétuosité de la mondialisation aujourd’hui sous tous les soleils, c’est bien celui des téléphones portables. De toutes les inventions technologiques, il est celui qui, jusqu’à présent du moins, a le plus eu de succès. Ce succès a retenti tellement fort que personne n’ose porter une réflexion éthique sur le bijou en question. Quoi donc, qu’y-a-t-il de plus normal que d’avoir un portable ? Les quelques rares organismes ou laboratoires qui ont émis quelques bémols sur la nocivité à moyen ou à long des portables ou des antennes de relais téléphoniques n’ont pu terminer leur partition. Le chef programme a été soudainement promu, muté ou plus souvent remercié. En effet, les enjeux financiers qui sont derrière ces Motorolla, Samsung, Alcatel, Ericsson, … sont faramineux.

                Dans un pays comme le Somalie où le gouvernement est à quatre cents mètres d’être renversé par les islamistes radicaux et que les institutions sont en débandade, qu’est-ce qui fonctionne encore ? La téléphonie mobile !!! Une compagnie vient tout récemment d’installer un opérateur téléphonique. Dans un pays ensablé, les gens ont encore les moyens d’acheter des portables alors qu’ils ne peuvent même plus manger à leur faim, en tout cas, les 90% de la population. Signe de vitalité économique latente ou endoctrinement consumériste ? Toujours est-il que les gens sans le sou en ont toujours pour acheter des recharges à leur portable.
                Revenons sous le soleil de notre cher pays. L’arrivée du pété (PT : portable) a profondément changé les relations interpersonnelles, politiques et économiques. Le portable a-t-il amélioré ou détérioré notre sens des relations humaines si chères à l’Afrique ? Les deux sans doute. Voyons le bon côté. L’information file à une vitesse vertigineuse et réduit considérablement le temps. Hier, j’étais allé chez mon oncle et une de mes cousines, Germaine, m’a fait la leçon alors que je lui disais d’aller chercher sa maman sortie. Elle m’a répondu que ce serait plus pratique de lui téléphoner pour qu’elle revienne. Evidence aveuglante ! Même les analphabètes et illettrés savent tous ou presque utiliser le portable, tout au moins décrocher. Pour appeler, il faut parfois l’aide d’un tiers. Une nouvelle à donner, et hop le portable me dispense du déplacement. En définitive, les notions de temps et de distance sont en train de s’estomper. Nous sommes dans ce que Thimothy Radcliffe appelle « la modernité liquide ». Seulement ce serait presque parfait si la médaille n’avait pas de revers.
                Il y a quelques semaines une petite élève de 7 ans était à la messe avec sa mère. S’ennuyant du discours du révérend, elle sortit sa trousse scolaire et se mit à s’amuser. Et en pleine consécration, elle sortit, oh stupéfaction ! un portable ! De sa trousse, pour brailler un « allo ! » bien sonore. Et la maman, un brin gênée, lui intime l’ordre de ranger l’appareil. Je veux bien croire que c’est parce qu’elle tenait à rester en contact avec sa fille qu’elle lui a achetée cet engin qui ne pourrait l’aider dans ses cours. Dans les réunions petites ou grandes, il est de bon ton de venir légèrement en retard, avec un air légèrement désolé et tenant souvent trois à cinq portables sur soi. Pourquoi jusqu’à cinq. Tout simplement parce qu’on veut être joignable sur Moov, Mtn, bellbénin, Libercom et Glo. Héhéhé ! Qui est fou ? Et le ballet de sonneries commence. C’est presque devenu un prestige de quitter une réunion pour répondre à un appel quand ce n’est pas à deux appels en même temps. Qui sait ce n’est pas à ce moment que le Ministre cherchera à m’annoncer ma nouvelle nomination à un poste-clé. Péché mortel que de mettre un portable sur vibreur ; scandale que de le couper pendant qu’il sonne ; hérésie passible du bûcher que de l’éteindre. Il faut toujours être joignable, tant pour les bipeurs que pour les « Rappel-moi ». Nous sommes dans la civilisation de l’apparence. Il vaut mieux donc faire envie que pitié, même si on n’a pas de crédit dans le bidule. Ça ne fait rien. Dieu y pourvoira.
                Faisons maintenant appel à notre invité : Thomas d’Aquin. Je crois qu’il nous excusera pour le dérangement. Il a en effet affirmé qu’en matière d’agir moral, la vertu se trouve toujours au milieu. L’avènement du portable a crée deux pôles fort déséquilibrés : disons la droite et les pro-portables, majorité écrasante et quelques rares caciques, les anti-portables qui se sont enfermés dans un niet catégorique à gauche bien sûr. Alors, la vertu se trouvant au milieu, nous pouvons donc affirmer que les comportements des pro- et des anti-portables ne sont pas vertueux, donc non recommandables.
Objection : il y a des pro-portables qui l’utilisent bien et des anti-portables qui s’en passent bien aussi. Réponse : le bon usage d’un objet ne dispense pas d’une réflexion sur la portée de l’objet sur soi et sur les autres. Un acte humain n’est jamais moralement neutre. Alors, où est le juste milieu. Préalable : le juste milieu est-il toujours le milieu juste ?
Le juste milieu est plus une notion d’équilibre que de symétrie, l’expression « juste milieu » étant à comprendre comme le meilleur bien possible et réalisable dans une situation donnée. De ce point de vue, avoir un portable sans puce (carte sim) ou une carte sim portable n’est donc pas réaliste ni d’ailleurs raisonnable. Reste le cas de ceux qui veulent être joignables sur tous les réseaux ? La question, là, se pose autrement, à quel point peut-on vivre en paix et dominer la hantise de ne pas être joint ? A ceci  près que certaines professions exigent d’être joignables la plupart du temps. Et là encore.
Concluons sans vraiment clore le débat. La fuite des extrêmes est un réflexe à cultiver en toute circonstance, suivant la ligne thomiste. Juger un fait social en toute lucidité ne signifie pas s’en barricader ou s’en accommoder. Seulement, selon notre identité propre, seul gage d’authenticité, nous devons avoir une conduite conséquente à tenir au lieu de céder au conformisme social ou nous réfugier dans des archaïsmes inutiles et souvent ridicules. Le juste milieu, dans l’usage du portable, n’est donc pas juste le milieu, mais le milieu juste. Ce serait « la position ni trop en avant, ni trop en arrière » comme l’aurait dit Louis de Funès. Il nous faut donc tenir cet équilibre sans confort, digne d’un funambule, mais qui a l’avantage d’être sans faux-semblant. 
Fr Wil 



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